01 - LA RENCONTRE

Ils ne se sont jamais véritablement affrontés.

Ils ne se sont jamais croisés. Freud meurt en 1939. Camus publie Le Mythe de Sisyphe trois ans plus tard, en 1942. Rien ne les relie, sinon moi, qui les lis l'un après l'autre depuis des années sans trop savoir pourquoi ils reviennent toujours.

Au départ je voulais les opposer. Ça me semblait simple : l'un explore l'inconscient, l'autre regarde le vide. Et puis en préparant ce texte, je me suis rendu compte que je me trompais de bataille. Ce n'est pas là qu'ils se séparent. C'est là qu'ils se ressemblent. Le vrai désaccord, lui, se trouve un peu plus loin.

DANS CET ARTICLE

01 - La rencontre

02 - Ce qui les rapproche

03 - Le choc

04 - Et si on faisait entrer Freud et Camus dans l'entreprise ?

05 - Alors qui gagne ? Personne

Mon regard

02 - CE QUI LES RAPPROCHE

Se méfier des illusions

Tous les deux partagent une forme de méfiance envers les consolations trop faciles et nous obligent à une certaine lucidité :

Freud cherche ce qui se cache derrière nos discours, nos rationalisations et nos certitudes.

Camus refuse de fabriquer une réponse simplement parce que l'absence de réponse nous est insupportable.

A leur manière ils nous forcent à regarder ce qui est, même quand ce n'est pas confortable.

Accepter une condition humaine imparfaite

Ni Freud ni Camus ne promettent un homme définitivement réconcilié avec lui-même. Il n'existe pas de solution magique qui viendrait supprimer définitivement nos contradictions.

Chez Freud, les conflits font partie de la vie psychique.

Chez Camus, l'absurde ne disparaît pas parce que nous avons pris conscience de son existence.

C'est peut-être leur première leçon commune : Vivre ne consisterait pas à supprimer toutes les tensions mais plutôt à les tenir

La lucidité comme forme de liberté

Ils empruntent des chemins différents, mais tous deux accordent une place fondamentale à la lucidité !

Chez Freud, mettre au jour ce qui agit en nous peut permettre de ne plus le subir de la même manière.

Chez Camus, regarder l'absurde sans le fuir ouvre paradoxalement un espace de liberté : "puisque aucune réponse définitive ne nous est donnée, il nous appartient de choisir comment vivre."

Dans les deux cas, la liberté commence par un renoncement : Cesser de croire que nous maîtrisons tout.

03 - LE CHOC

Freud cherche, Camus accepte de ne pas trouver

Face à un comportement qui se répète :

Freud demande : Pourquoi ? (Pourquoi reproduisons-nous certaines situations ? Pourquoi cette peur ? Pourquoi cette réaction disproportionnée ? Pourquoi ce conflit revient-il ?)

Le symptôme devient une piste. Ce qui apparaît irrationnel peut avoir une histoire.

Camus pose une question presque opposée : Que faire lorsque le « pourquoi » ne reçoit aucune réponse satisfaisante ? Il ne nous demande pas de renoncer à comprendre. Il nous met en garde contre une autre tentation : celle de croire que nous devons nécessairement tout expliquer pour pouvoir vivre.

C'est peut-être ici que le véritable affrontement apparaît : "Freud creuse tandis que Camus avance"

Le passé contre le présent

L'opposition serait trop simple si l'on disait que Freud regarde uniquement le passé et Camus uniquement l'avenir : Il y a une différence dans leur mouvement intellectuel.

Freud remonte les traces. Il cherche dans l'histoire du sujet ce qui continue d'agir dans le présent. Camus s'intéresse davantage à ce que l'homme décide de faire de sa condition maintenant.

D'un côté (Freud) : Que s'est-il passé pour que j'en sois là ? De l'autre (Camus) : Maintenant que j'en suis là, que vais-je faire ?

Deux questions radicalement différentes... Et pourtant difficiles à séparer.

Comprendre ou agir

Voilà peut-être le véritable combat. Et probablement celui qui me parle le plus personnellement. Nous pouvons consacrer beaucoup de temps à comprendre ce qui nous arrive. Et cette compréhension peut être indispensable.

Mais arrive un moment où une nouvelle question surgit : Et maintenant ?

À l'inverse, agir sans jamais chercher à comprendre peut nous condamner à reproduire éternellement les mêmes erreurs.

Freud sans Camus pourrait nous enfermer dans une recherche infinie des causes.

Camus sans Freud pourrait nous pousser à avancer sans suffisamment interroger ce qui nous conduit à reproduire certains comportements.

Pris séparément, chacun laisse une question ouverte. Alors qu'ensemble, ils deviennent étonnamment complémentaires

04 - FREUD & CAMUS EN ENTREPRISE

Et si on faisait entrer Freud et Camus dans l'entreprise ?

Difficile pour moi de ne pas ramener cette confrontation au terrain que je connais le mieux : les projets et les organisations.

Imaginons un projet qui commence à déraper. Les délais glissent, une alerte est minimisée, les réunions se multiplient et chacun cherche à comprendre ce qui n'a pas fonctionné.

C'est souvent mon premier réflexe : chercher les causes. Le besoin était-il clair ? Le planning réaliste ? Les responsabilités bien définies ?

Mais les tableaux de bord n'expliquent pas tout. Pourquoi une alerte connue n'a-t-elle pas été remontée ? Pourquoi personne n'a-t-il osé contredire une décision irréaliste ? Pourquoi reproduit-on parfois les mêmes erreurs d'un projet à l'autre ?

C'est là que Freud devient intéressant : il nous invite à regarder derrière ce qui est officiellement dit. Une organisation a aussi ses non-dits, ses peurs, ses habitudes et ses rapports de pouvoir.

Mais analyser ne suffit pas toujours. On peut chercher longtemps les causes d'un dysfonctionnement sans avancer.

Et c'est là que Camus entre dans la salle... Nous n'aurons jamais toutes les informations. Nous ne supprimerons jamais tous les risques. Nous ne comprendrons jamais parfaitement tous les comportements.

Il faudra pourtant décider, arbitrer et continuer.

05 - ALORS QUI GAGNE ?

Personne.

Et c'est précisément l'intérêt de ce choc.

Freud nous apprend que ce que nous ne cherchons pas à comprendre risque de se répéter.

Camus nous rappelle que ce que nous ne pouvons pas comprendre ne doit pas nécessairement nous empêcher d'avancer.

Entre les deux apparaît peut-être une autre manière de penser nos organisations : comprendre suffisamment pour ne pas répéter, accepter suffisamment pour pouvoir agir.

MON REGARD - Philippe Viraye

Pourquoi Freud et Camus me fascinent-ils autant ?

Je pourrais simplement répondre : parce que je les trouve brillants. Mais je crois qu'il y a autre chose.

J'aime comprendre. Parfois même un peu trop. Lorsqu'une situation m'échappe, dans un projet comme ailleurs, j'ai tendance à chercher ce qui se joue derrière les apparences. C'est sans doute ce qui m'attire chez Freud : l'idée que l'évidence n'est parfois qu'une surface.

Et puis Camus vient bousculer ce besoin de comprendre. Il me rappelle que certaines questions resteront peut-être sans réponse et qu'attendre de tout comprendre peut aussi nous empêcher d'avancer.

C'est probablement pour cela que je reviens vers eux. Freud me pousse à creuser. Camus m'oblige à relever la tête.

Je pensais les opposer. Je découvre finalement que j'ai peut-être besoin des deux :

  • Comprendre, puis avancer.

  • Questionner, puis décider.

Le Fil de SI

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